Conversation avec John Brunner

 

Ceci est la traduction d'une interview réalisée pour le magazine italien Delos. Pour plus d'informations, vous pouvez retrouver l'interview originale.

 

Un souvenir, avant tout humain, du grand auteur anglais disparu en août dernier.

Par Leonardo Chiesi et Massimo Tassi, pour le compte de Yorick.

Un verre plein à ras bord trônant dans une main, la voix de quelqu'un qui considère Bacchus comme un farceur débonnaire, le visage rubicond. Un aspect pas vraiment conforme au parfait manuel de savoir-vivre, mais on ne réfrène pas un gosier avide.

Que ce soit pour les centaines de kilomètres dévorés à un rythme infernal sur un Autosole réduit à un immense chantier, ou bien parce qu'il est trahi par la mémoire d'une vieille photo apparaissant sur une quatrième de couverture, il n'y a en tout cas aucune difficulté pour reconnaître ce maître singulier de la science-fiction. Président de WorldSF pendant plusieurs années, premier écrivain non américain à obtenir le prix Hugo, prédateur du classement des meilleures ventes avec Tous à Zanzibar. Oui messieurs, nous sommes en présence de John Brunner. Ernesto Vegetti intervient pour une rapide présentation rituelle, et puis il arrive, une tape amicale sur l'épaule et un verre de bière comme compagnie. C'est presque incroyable de voir John Brunner et le staff de "Yorick" parler comme de vieilles connaissances. Parler, parler, parler...

Parler de voyages et d'aventures, de succès et d'humiliations, de livres et de génie, ce sont des arabesques littéraires, des expériences de vie qui se lèvent avec un rythme pressant, pendant que, par paliers, le regard se perd dans les vitres adjacentes, où les collines de Romagne déclinent jusqu'à caresser la mer. La mer, déjà...

L'Adriatique, les plages et l'imminente arrivée des estivants. Mais ici, autour de cette table, le présent est tabou.

"Mes amis, c'est toujours splendide de venir en Italie. Rome, Milan, Ferrara, Ravenne, Saint-Marin... Il y a tellement d'émotions à se promener ces routes parcourues des millénaires auparavant par des personnes qui ont fait l'Histoire ! Je vis à Birmingham et je vous assure que c'est bien autre chose.

Je la trouve dans la mesure où j'aime les villes antiques au charme impalpable et même intemporel. Et à chaque fois que je reviens ici, il me semble toujours percevoir un certain vécu historique. Ah l'Italie, l'Italie.

Mon premier contact avec votre pays date de 1976. Je me trouvais en France pour une convention avec Sturgeon, et quelques jours plus tard je devais être présent à un rendez-vous dédié à la SF prévu à Ferrara, et j'ai donc proposé à Theodore de m'accompagner. Je me suis rendu dans un bureau de poste et j'ai donné à l'opératrice un télégramme, un véritable fatras entre italien et français. Le message disait plus au moins : "J'arrive ensemble à Sturgeon". La réponse fut brève, même laconique, et pourtant magnifique. De Ferrara ils ont écrit : "Waouh".

Dans les jours suivants, rejoints à Ferrara, pendant que nous descendions un escalier pour nous rendre au siège du meeting, nous fûmes terrorisés par un vacarme terrible à notre sujet. Il y avait un monsieur impeccablement vêtu qui nous poursuivait en criant à tue-tête : "Sturgeon, Sturgeon, vous êtes Sturgeon, pas vrai ?!?

Un fan, un admirateur, me direz-vous. En fait non, l'individu en question se révéla être un éditeur. Il met quelques billets dans les mains de Theodore. "Voici trois cents dollars - dit-il en respirant péniblement, presque en apnée - que je vous devais depuis longtemps pour une de vos anthologies, mais je n'avais jamais réussi à me mettre en contact avec vous."

Vous devez savoir que le bon Sturgeon, dont la caractéristique est de réussir à gaspiller le contenu d'un portefeuille bien rempli en un rien de temps, était resté presque à sec. Il a utilisé une partie des trois cents dollars pour rejoindre immédiatement le siège de l'ONU, où travaillait son frère qu'il n'avait pas revu depuis au moins douze ans. Ce fut la dernière fois que je vis Theodore. Il est mort quelques années plus tard."

Mort... Ce mot suffit, et John Brunner, les yeux vifs et très bleus, s'arrête en baissant la tête, presque comme s'il voulait rallumer les tisons ardents de la mémoire, peut-être mieux à vif le souvenir d'un auteur qui introduisit dans la science-fiction un thème si audacieux et dans le même temps peu utilisé à l'époque, l'homosexualité. Il joue pensivement avec un anneau d'onyx usé sur lequel est gravé le symbole de la paix et s'allume un cigare pestilentiel en aspirant de grandes bouffées. Le silence éloquent est brisé par un sifflement joyeux qui se fait de plus en plus proche. C'est Robert Silverberg, les mains dans les poches, un short aux couleurs voyantes et des sandales dignes d'un abbé de l'an mille, qui, avec un air jovial, lance un salut à Brunner. Le regard du déjà légendaire créateur de La ville est un échiquier reprend vie, ses lèvres esquissant un sourire.

"Silverberg, quel type...", commence à voix basse, en ricanant un peu, notre interlocuteur. "Il y a longtemps, quand il était encore marié à Barbara, sa première femme, je l'ai rencontré par hasard dans Londres la chaotique. Il était rongé par un... problème. Il avait acquis un instrument de musique de fabrication orientale, mais ne pouvait pas l'emmener aux Etats-Unis en raison de l'embargo contre les objets d'origine chinoise. Il rumina nerveusement pendant des heures jusqu'à ce qu'il trouve la solution. Il a substitué à l'étiquette originale la mention "Made in Hong-Kong", et il a ainsi éludé l'interdiction douanière."

La parenthèse londonienne se conclut par un rire bruyant. John Brunner, à présent, tenant son verre, le fixe d'un regard interrogatif, y mettant presque le nez. Rien à faire, tous les verres semblent désespérément vides. D'accord, nous avons compris, c'est notre tournée. "Monsieur Brunner, un cocktail, çà vous dit ?"

"OK, va pour un petit verre", admet-il en faisant tournoyer son index dans les airs. Et pendant que le barman entame avec le shaker un rythme aux nuances de calypso, nous essayons de prendre des expressions de vrais durs comme Humphrey Bogart dans le rôle du chandlerien Marlowe, indiquant à Brunner de faire l'investigateur sur les commérages du petit monde de la SF. Dommage, cependant, qu'il manque une blonde fascinante comme Lauren Bacall. Bah, patience.

"Qu'y a-t-il de vrai dans le dualisme, dans les joutes verbales enflammées entre Harlan Ellison et Isaac Asimov ?"

"Ce n'est que de théâtre, du spectacle à destination des passionnés... Vous devez savoir, en fait, qu'entre les deux existe une solide amitié. Habituellement on les voit ensemble dans un bar quelconque autour d'une bière. Et je vous le garantis, vous pouvez rester tranquilles. Oui, parce que j'ai aussi été chez Ellison. Comme la fois où...

C'était en 66 et je me trouvais à Los Angeles, courtoisement accueilli par Harlan, quand il est pris d'un de ces fameux coups de tête. Il enfile chemise, costume et cravate en me hurlant de la pièce voisine de faire de même. Il m'accompagne à la rédaction d'une revue culturelle, appelée Knavei, en me présentant au directeur comme un grand écrivain anglais.

"Bien, faites-moi immédiatement un article", dit celui-ci. Dans un coin, au milieu du vacarme des rédacteurs, j'appuyais frénétiquement sur les touches de la machine à écrire. Il en est sorti un bon article, payé sur pièce, au moyen duquel je suis resté sur la côte ouest quelques jours supplémentaires."

"Ecoutez, Brunner... Cela fait de nombreuses années que l'on parle continuellement avec insistance d'un fabuleux débat dont vous fûtes un protagoniste ainsi que Leiber..."

"Oh oui ! Vous faites probablement référence au Worldcon de 79 tenu à New York. Que d'étincelles, cette fois-là... Le thème, afin de donner une touche savante de suspense, n'était révélé que la première soirée. Les organisateurs avaient opté pour La mythologie et la science-fiction - sans conteste un thème qui requérait une préparation plus longue qu'une simple improvisation. Je flânais sans but précis, quand je décidai de passer voir Fritz Leiber. Vu l'heure tardive, je le retrouvais en pyjama. "Cela vous dirait que l'on discute ensemble ?", essayai-je de façon conciliante.

"Beh, vu que vous m'avez déjà réveillé", réplique-t-il en bâillant. Nous nous assîmes dans le salon, et pendant que nous parcourions les vols pindariques, le bon Leiber paraissait de plus en plus assommé, au point de tomber du fauteuil. Le jour suivant, sur l'estrade, devant des centaines de passionnés, tout se déroule à la perfection, quand quelqu'un déclare : "C'est comme écouter à la porte tandis que deux érudits studieux bavardent aimablement entre eux." - Sympathique, n'est-ce pas ?

Tandis que je me rend de plus en plus stupide, voilà que Leiber, bien qu'il n'ait pas pris la moindre note, se révèle d'une éloquence enviable et probablement inégalable !"

"Et à propos du discuté Philip Dick, génie et cinglé par antonomase, qu'avez-vous à nous raconter ?"

"Je tire quelque orgueil d'avoir été un des premiers à apprécier son talent volcanique ! Nous nous sommes rencontrés en 64, quand Philip Dick était encore un individu inconnu, pas encore consacré par Blade Runner. Dès le premier contact, je me suis rendu compte de l'impression étrange qui se dégageait de cet homme difficile, timide, de ceux qui ne lèvent que rarement les yeux. Seul un cercle restreint d'adeptes avait lu ses premiers écrits qui suscitaient cependant un grand enthousiasme, toutefois sa dépendance aux amphétamines était déjà connue... Il était fascinant, on remarquait immédiatement qu'il avait à l'intérieur de lui-même beaucoup de choses à dire. Les livres sortis ensuite en sont la preuve."

"Cyberpunk, hard, nouvelles tendances..."

"J'ai compris, j'ai compris ! Vous voulez me tirer par les cheveux vers la polémique" (NdT : Je sais, l'expression ne rend pas), et ironiquement il se caresse la tête abondamment chauve. Encore quelques secondes, et puis un flot de paroles.

"Je n'apprécie pas beaucoup les auteurs qui traitent du soi-disant cyberpunk... Des années 50 aux années 70 des talents reconnus comme Frederik Pohl ont développé des thématiques analogues, qui envisageaient des métropoles ingouvernables, de nouveaux développements de la technologie et de la génétique. Actuellement, en revanche, cette frange s'enfonce dans quelque chose d'excessivement intimiste, proche de concepts que seuls les auteurs connaissent à la perfection. Du coup le lecteur reste étranger, pris à contre-pied. Pour celui qui regarde les nouvelles tendances de la science-fiction contemporaine - s'enflamme Brunner - je me contente de souligner qu'en 31, en Grande-Bretagne, est parue une anthologie sur des histoires de mondes parallèles, contenant même un texte de Winston Churchill. Il y avait aussi des évènements issus d'hypothétiques imprévus historiques. Par exemple, quel développement aurait eu la révolution française si le roi Louis n'avait pas été découvert par un garde pendant qu'il tentait de fuir ?

Moi aussi je me suis risqué à des thématiques semblables. Partant d'un fondement historique qui mentionne une expédition dirigée par Kung Ho, un intrépide explorateur chinois mystérieusement disparu, j'ai imaginé qu'une partie des aventuriers avait rejoint l'Afrique, donnant vie à un génie qui ensuite aurait conquis l'Europe. Au cours de cette immense et hypothétique saga historique, l'Indonésie est en outre mentionné comme le berceau de la révolution industrielle. Ensuite..."

"Parlons d'idées. Tout écrivain vante une muse... Par exemple Isaac Asimov est habitué à raconter une anecdote curieuse : à la veille d'une rencontre importante avec un éditeur, il n'avait même pas de rebut de trame possible, mais, en se concentrant sur une simple phrase d'un livre..."

"Voilà mon inséparable bloc-notes", nous interrompt l'auteur de L'orbite déchiquetée, sortant de la poche de sa veste un petit carnet.

"Cela peut sembler paradoxal, mais pourtant ma meilleure source d'inspiration est encore de m'asseoir à une table et d'écrire un roman. Et ainsi de méditer des dizaines d'autres idées qui ne seront pas utilisées dans le roman que je suis en train d'écrire. Je note chaque chose méticuleusement et puis je m'étonne agréablement quelques mois plus tard, en relisant le tout, quand je suis à la recherche d'une étincelle providentielle d'inspiration. Attention, toutefois, le choix doit être extrêmement avisé, en ceci que dans le roman de science-fiction la meilleure idée n'est pas nécessairement celle qui est exceptionnellement brillante, mais bien celle qui est réellement réalisable, qui peut se révéler d'une narration facile, d'une extrême clarté pour le lecteur. Souvenez-vous : des idées réalisables, le secret est là."

Notre objectif indiscret se déplace vers les prochains rendez-vous avec le grand public. Il reste silencieux quelque secondes, reposant furtivement le bloc-notes.

"J'en parle rarement, cependant vu votre passion pour le mystère, la fantasy et tous les mondes aventureux créés par Howard, un auteur que j'apprécie aussi, je peux vous informer en avant-première que dans les prochains mois sortira en Angleterre une anthologie dédiée à la fantasy composée de textes choisis par mes soins. Pour m'arracher d'autres informations, un (alcool à) sept degrés ne vous sera pas suffisant", s'amuse notre interlocuteur. Le crépuscule tombe sur cette intense journée à Eurocon, et John Brunner paraît s'en apercevoir seulement en jetant un coup d'il paresseux à l'horloge murale placée au-dessus du bar. "Le temps s'est littéralement envolé"

"Voilà, Square House, Palmer Street, South Petlierton, Som Ta 13-5 Db", annonce Brunner à brûle-pourpoint, produisant une carte de visite. "Mais si, mes enfants, mon adresse ! Ecrivez-moi de temps à autre..."

Il enfourche ses lunettes, fait un signe au barman : "Bière pour tous !". Et ainsi, au nom du malt et du houblon, de la science-fiction et de quelques pages mémorables, nous levons nos verres et trinquons. "A ce que nous étions, à ce que nous sommes... et à ce que nous serons !", hasardons-nous. John Brunner, 55 ans portés avec désinvolture, approuve d'un signe de tête. Et sourit.

 

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